La Manufacture Prelle, 275 ans d'histoire lyonnaise
Pierre-Toussaint Dechazelle (1752-1833) Autoportrait vers 1780
L'association entre le fabricant et le dessinateur
L'art du dessin au service du tissage
Au XVIIIe siècle, les manufactures lyonnaises reposaient sur une
collaboration étroite entre fabricants et dessinateurs, donnant
naissance à des raisons sociales doubles qui témoignent encore
aujourd'hui de cet héritage. Le fabricant possédait les métiers et
organisait la production, tandis que le dessinateur créait les motifs
et imposait le style de la maison. Cette alliance stratégique assurait
la renommée commerciale et l'identité artistique de l'entreprise. La
généalogie de Prelle illustre parfaitement ces associations
successives. C'est au sein de cette maison que Balthazar Eugène
Prelle, né à Lyon en 1838, fit son apprentissage et devint chef du
cabinet de dessin pendant plus de vingt ans, donnant finalement son
nom à la manufacture.
Balthazar Eugène Prelle (1838-1909) Chef du cabinet de dessin chez Lamy & GiraudAimé Prelle (1873-1959) Dessinateur associé à la direction de la fabrique, à sa table de dessin vers 1950
Le fonctionnement de la Fabrique Lyonnaise
L'organisation d'un savoir-faire collectif
Avant 1880, la soierie lyonnaise ne fonctionnait pas selon le modèle
industriel de la manufacture, mais selon celui de la fabrique, système
économique et social unique qui fit la prospérité de Lyon. Les
fabricants-marchands, véritables entrepreneurs, ne possédaient pas
d'usines mais coordonnaient un vaste réseau de canuts, ces ouvriers
tisserands qui travaillaient à domicile sur leurs propres métiers à
tisser. Le fabricant fournissait les fils de soie, les cartons
jacquard portant le dessin, et récupérait les étoffes tissées pour les
commercialiser. Ce système décentralisé permettait une grande
flexibilité de production et avait transformé les pentes de la
Croix-Rousse en quartier ouvrier, où chaque immeuble abritait des
ateliers domestiques aux plafonds hauts nécessaires aux métiers
jacquard. Les canuts formaient une classe ouvrière hautement
qualifiée, détentrice d'un savoir-faire technique exceptionnel
transmis de génération en génération. Cette organisation perdura
jusqu'à la fin du XIXe siècle, lorsque les crises successives, la
concurrence industrielle et l'électrification des métiers poussèrent
certains fabricants à regrouper la production dans des manufactures
modernes. Seule une entreprise centralisée pouvait désormais assumer
le coût des innovations techniques toujours plus rapides, marquant la
transition du système de la fabrique vers l'usine intégrée.
La création de la Manufacture
Naissance d'une manufacture moderne
En 1880, Antoine Lamy, qui avait acquis la fabrique en 1865 avec
Auguste Giraud, prit une décision déterminante : abandonner la
production destinée à l'habillement, alors appelée "la Robe", pour se
consacrer exclusivement à l'ameublement. L'année suivante, en 1881, il
franchit un cap décisif en regroupant toute la filière de production
dans une usine moderne au 7 rue Barodet, sur le plateau de la
Croix-Rousse, où la manufacture se trouve encore aujourd'hui. Cette
concentration industrielle marquait la fin du système de la fabrique
dispersée. C'est dans ce nouveau cadre que s'épanouit le talent de
Balthazar Eugène Prelle, formé à l'école de peinture de fleurs de Lyon
et devenu chef du cabinet de dessin chez Lamy & Giraud. Son talent
exceptionnel fut couronné par des médailles aux Expositions
Universelles de 1873, 1878 et 1889. En 1894, fort de cette
reconnaissance, Eugène Prelle fonda son propre cabinet de dessin
indépendant rue Griffon, au nom de ses deux fils Aimé et Alexandre,
tous deux formés au dessin de fabrique et aux arts. Les frères Prelle
entretinrent d'excellentes relations avec la maison Lamy & Giraud, lui
fournissant l'essentiel de leurs créations. À la mort d'Édouard Lamy
en 1917, Aimé Prelle accepta naturellement de prendre la direction de
la société, qui devint alors Prelle et Cie, scellant définitivement le
nom qui perdure aujourd'hui.
La continuité
Neuf générations au service de la soie
L'histoire de Prelle s'enrichit d'une alliance décisive en 1926,
lorsque Thérèse Prelle, fille d'Aimé et talentueuse dessinatrice
formée aux Beaux-Arts de Lyon puis à Paris, épousa Charles Verzier.
Cette union rapprocha deux dynasties lyonnaises de la soie : les
Verzier comptaient déjà six générations de fabricants depuis François
Verzier, reçu maître-ouvrier en 1760. Charles Verzier s'associa à son
beau-père et prit en charge la gestion de l'entreprise. À son décès en
1948, ses fils Philippe et François reprirent l'affaire à 18 et 20
ans, assurant la continuité durant les décennies de transformation de
l'industrie textile. Depuis 1993, c'est Guillaume Verzier, le fils de
François, qui dirige la manufacture avec son épouse Hélène,
représentant la huitième génération côté Verzier et la cinquième côté
Prelle. Ensemble, ils ont perpétué la tradition tout en innovant
techniquement, notamment avec l'installation de nouveaux métiers
électroniques en 2020. En 2018, leur fille Sabine Verzier a rejoint
l'aventure familiale, incarnant la sixième génération Prelle et la
neuvième Verzier. Cette transmission ininterrompue depuis près de
trois siècles fait de Prelle un cas unique dans le paysage industriel
français : une manufacture familiale qui continue à tisser
exclusivement en France, gardienne d'un savoir-faire ancestral et
d'archives inestimables, moderne par tradition.
Les grandes personnalités de l'histoire de Prelle
Découvrez les personnalités qui ont façonné notre manufacture au fil des
siècles.