- Livraison
- 2023
- Secteur
- Institutionnel
- Localisation
- États-Unis
- Architecte
- Annabelle Selldorf
- Adresse
- 1 E 70th St, New York, NY 10021
Lorsque Henry Clay Frick fit construire sa résidence de la Cinquième Avenue à New York en 1914, il confia la décoration des salons de réception à Sir Charles Allom, fondateur de la maison londonienne White, Allom & Co. Ce décorateur britannique, anobli pour ses travaux au palais de Buckingham, comptait parmi les plus influents de son époque. C'est par son intermédiaire que les étoffes destinées à habiller les murs de la résidence furent commandées à la Manufacture Prelle. Plus d'un siècle plus tard, c'est vers notre manufacture que la Frick Collection s'est à nouveau tournée pour la rénovation de ses espaces emblématiques.
Une demeure conçue pour l’art
La résidence de Mr. Frick, dessinée par l’architecte Thomas Hastings dans le style néoclassique français, fut conçue dès l’origine pour abriter la collection de son propriétaire. « We desire a comfortable, well arranged home, simple, in good taste, and not ostentatious », écrivait Frick à son décorateur en décembre 1913. Sir Charles Allom, dont les ateliers londoniens produisaient boiseries et stucs, orchestra les espaces du rez-de-chaussée tandis qu’Elsie de Wolfe meubla les appartements privés à l’étage.
Cette résidence s’inscrivait dans un mouvement plus large. Durant le Gilded Age, nombre d’industriels américains firent édifier de somptueuses demeures au goût européen, faisant appel à des décorateurs anglais et français renommés : Jules Allard, Jansen, Lucien Alavoine, Carlhian, Hoentschel, Pregaldini. Ces noms, que l’on retrouve des États-Unis à l’Amérique latine, figurent également dans nos livres de commissions.
La West Gallery, longue galerie éclairée par une verrière zénithal, fut conçue comme le cœur de la collection : un espace où Rembrandt, Vermeer, Turner et Constable dialoguent dans une atmosphère d’intimité domestique. À la mort de Mr. Frick en 1919, la demeure fut transformée en musée selon les termes de son testament. Elle ouvrit au public en 1935 et a depuis préservé l’esprit d’une collection privée d’exception.
Retrouver le fil des archives
Le nom d’Henry Clay Frick n’apparaît nulle part dans les livres de commissions de notre manufacture. Cette absence s’explique par la pratique habituelle du commerce de la décoration, comme c’est toujours le cas aujourd’hui : les commandes passaient par le décorateur, non par le client final. C’est en identifiant les commandes de White, Allom & Co. dans nos archives, puis en les recoupant avec les historiques de commandes et les photographies conservés par la Frick Collection, que le lien a pu être établi avec certitude.
Une commande de 1914 mentionne notamment un velours strié vert de 632 mètres en 54 cm de laize, ainsi qu’un velours ciselé (réf. P7120) de 125 mètres en bronze, bleu et loutre. Ce même velours ciselé fut commandé à nouveau en 1969 par la Frick Collection, confirmant ainsi l’origine des étoffes d’origine. Cette continuité documentaire, rare dans l’histoire de la décoration privée, a permis de restituer avec précision les couleurs et les techniques employées il y a plus d’un siècle.
La West Gallery : un velours retissé à l’identique
Dans le cadre du vaste programme de rénovation confié à l’architecte Annabelle Selldorf, la West Gallery a fait l’objet d’une restauration complète achevée en 2023. La décision de confier à nouveau cette commande au fabricant d’origine n’allait pas de soi : il fallait que la manufacture existe encore, qu’elle ait conservé ses archives, et qu’elle soit capable de reproduire une étoffe selon les techniques du début du XXe siècle.
Sabine Verzier, qui dirige aujourd’hui la manufacture aux côtés de son père Guillaume, représentant ensemble la sixième et la neuvième génération de la famille à sa tête, a supervisé la reproduction du velours strié vert (réf. P226) qui distingue cet espace depuis sa création. Notre équipe a retissé ce velours en utilisant les mêmes types de fils de soie employés il y a un siècle, s’appuyant sur les échantillons et les nuanciers de fils conservés dans nos archives pour restituer la nuance exacte. Pour un velours strié, cela suppose de retrouver la disposition précise des fils de chaîne, qui alternent dans un ordre déterminé entre un vert clair, un vert moyen et un vert foncé. Des essais ont été menés dans notre atelier de métiers à bras jusqu’à obtenir la proportion et l’ordre exacts qui restituaient la teinte d’origine.
Les chiffres donnent la mesure de ce chantier : plus de cent kilogrammes d’organsin, la qualité de soie la plus fine obtenue par double torsion des fils grèges, ont été nécessaires pour habiller les seuls murs de la West Gallery. Un lot spécifique a été acheté et testé, entièrement dédié à ce projet, afin de garantir une qualité, un bain de teinture et une production constants sur les centaines de mètres tissés. Au total, notre manufacture a livré plus de mille mètres d’étoffe, tous tissés dans nos ateliers de la Croix-Rousse. Ce vert profond, choisi à l’origine pour ne pas concurrencer les tonalités des tableaux, offre un fond riche et lumineux qui met en valeur les toiles sans les écraser.
L’Oval Room : un damas en grande laize
Au-delà de la West Gallery, la réouverture de la Frick Collection en 2025 a révélé d’autres interventions de notre manufacture. Le bureau de M. Frick a été retendu d’un taffetas 15/16 (réf. P296) accompagné d’une brocatelle (réf. P9740). Mais c’est le damas de soie de l’Oval Room (réf. P9741) qui illustre le mieux les capacités techniques de notre atelier.
Pour respecter le dessin d’origine, ce damas devait être tissé en 162 cm de large, une dimension inhabituelle qui permet de présenter le motif en largeur traditionnelle sans couture. Cette prouesse est rendue possible par notre métier Dornier à mécanique jacquard Stäubli en grande laize, spécifiquement conçu et prototypé par notre manufacture. Chaque fil y est commandé individuellement, sans contrainte de répétition sur la largeur, ce qui permet de produire aussi bien des étoffes traditionnelles de 54 cm répétées trois fois que des panneaux décoratifs d’un seul tenant.
La densité de ce damas atteint 300 fils au pouce lyonnais, soit environ 111 fils au centimètre. Le pouce lyonnais (2,707 cm), unité de mesure historique du tissage de la soie, reste en usage dans notre métier pour exprimer la finesse d’une armure. Rapportée à la largeur totale de l’étoffe, cette densité représente plus de 18 000 fils de chaîne. Maintenir une telle régularité sur cette largeur, avec des fils de soie d’une finesse extrême, constitue une prouesse technique propre à la soierie lyonnaise.
Plus de cinq décennies de collaboration
La relation entre Prelle et la Frick Collection est bien antérieure à cette rénovation majeure. Dès 1967, notre manufacture avait fourni un velours ciselé 2 corps (réf. P7120), complété en 1969 par un velours ciselé améthyste (réf. P8426). En 2001, un lampas 4 lats fond faille (réf. P9402) fut tissé pour la Fragonard Room, la galerie abritant les célèbres panneaux peints par Fragonard pour Madame du Barry. Un velours de soie uni cramoisi clair (réf. P229) suivit en 2014 pour le même espace. Le velours de soie de l’East Gallery fut également confié à la manufacture.
Le velours ciselé 2 corps (réf. P7120) des archives Prelle, avec son dessin de mise en carte.
C’est cette connaissance intime de la demeure et de ses besoins textiles, accumulée sur plus de cinq décennies, qui a naturellement conduit l’institution à nous confier la restauration de ses espaces les plus emblématiques.
La continuité comme méthode de restauration
La Frick Collection incarne un cas exemplaire de restauration patrimoniale où la continuité du fabricant n’est pas un détail accessoire mais une composante essentielle de l’authenticité. En faisant appel à la même manufacture à plus d’un siècle d’intervalle pour reproduire une étoffe qu’elle avait elle-même créée, l’institution a mobilisé bien plus qu’un fournisseur : elle a fait appel à des archives vivantes, à une mémoire technique transmise de génération en génération, à un savoir-faire qui ne s’improvise pas.
Cette approche produit des résultats visibles. Les visiteurs de la Frick Collection retrouvent aujourd’hui l’atmosphère voulue par Henry Clay Frick : un écrin sobre et raffiné où les soieries participent au dialogue silencieux entre les œuvres et leur environnement. La qualité des étoffes livrées, leur densité, leur éclat, leur construction, est le fruit d’une expertise qui se transmet mais ne se reproduit pas ailleurs : celle de plusieurs siècles de savoir-faire maintenu au cœur de Lyon.